Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 00:48

 

Un étrange silence cette année 2012 concernant le tricentenaire de la naissance de Rousseau, qui fut la plus brillante des Lumières du XVIII ième siècle.

 

Extraits de la seconde lettre de Jean-Jacques ROUSSEAU ( 28 juin 1712 - 2 juillet 1778 ) à Monsieur le Président De MALESHERBES(1),

« Contenant le vrai tableau de mon caractère et les vrais motifs de toute ma conduite. »

 

Montmorency le 12 Janvier 1762 ( en 1765, il écrira ses Confessions )

 

Une âme paresseuse qui s’effraye de tout soin, un tempérament ardent, bilieux, facile à s’affecter, et sensible à l’excès à tout ce qui l’affecte, semblent ne pouvoir s’allier dans le même caractère ; et ces deux contraires composent pourtant le fond du mien. Quoique je ne puisse résoudre cette opposition par des principes, elle existe pourtant ; je la sens, rien n’est plus certain, et j’en puis du moins donner par les faits, une espèce d’historique qui peut servir à la concevoir.

 

J’ai eu plus d’activité dans l’enfance, mais jamais comme un autre enfant. Cet ennui de tout m’a de bonne heure jeté dans la lecture. À six ans, Plutarque me tomba sous la main ; à huit, je le savais par cœur ; j’avais lu tous les romans ; ils m’avoient fait verser des seaux de larmes, avant l’âge où le cœur prend intérêt aux romans. De-là se forma dans le mien ce goût héroïque et romanesque qui n’a fait qu’augmenter jusqu’à présent, et qui acheva de me dégoûter de tout, hors de ce qui ressemblait à mes folies.

 

Dans ma jeunesse, que je croyais trouver dans le monde les mêmes gens que j’avais connus dans mes livres, je me livrais sans réserve à quiconque savait m’en imposer par un certain jargon dont j’ai toujours été la dupe. J’étais actif parce que j’étais fou ; à mesure que j’étais détrompé, je changeais de goûts, d’attachements, de projets ; et dans tous ces changements je perdais toujours ma peine et mon temps, parce que je cherchais toujours ce qui n’était point.

 

En devenant plus expérimenté, j’ai perdu peu à peu l’espoir de le trouver, et par conséquent le zèle de le chercher. Aigri par les injustices que j’avais éprouvées, par celles dont j’avais été le témoin, souvent affligé du désordre où l’exemple et la force des choses m’avoient entraîné moi-même, j’ai pris en mépris mon siècle et mes contemporains, et sentant que je ne trouverais point au milieu d’eux une situation qui pût contenter mon cœur, je l’ai peu à peu détaché de la société des hommes, et je m’en suis fait une autre dans mon imagination, laquelle m’a d’autant plus charmé que je la pouvais cultiver sans peine, sans risque, et la trouver toujours sûre, et telle qu’il me la fallait.

 

Après avoir passé quarante ans de ma vie ainsi mécontent de moi-même et des autres, je cherchais inutilement à rompre les liens qui me tenaient attaché à cette société que j’estimais si peu, et qui m’enchaînaient aux occupations le moins de mon goût, par des besoins que j’estimais ceux de la nature, et qui n’étaient que ceux de l’opinion : tout-à-coup un heureux hasard vint m’éclairer sur ce que j’avais à faire pour moi-même, et à penser de mes semblables, sur lesquels mon cœur était sans cesse en contradiction avec mon esprit, et que je me sentais encore porté à aimer avec tant de raisons de les haïr. Je voudrais, Monsieur, vous pouvoir peindre ce moment qui a fait dans ma vie une si singulière époque, et qui me sera toujours présent quand je vivrais éternellement.

 

J’allais voir Diderot alors prisonnier à Vincennes ; j’avais dans ma poche un Mercure de France ( revue française, fondée en 1672 ) que je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l’Académie de Dijon qui a donné lieu à mon premier écrit. Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c’est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture ; tout-à-coup je me sens l’esprit ébloui de mille lumières ; des foules d’idées vives s’y présentent à la fois avec une force, et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable ; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l’ivresse. Une violente palpitation m’oppresse, soulève ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l’avenue, et j’y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu’en me relevant j’aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j’en répandais.

 

Oh, Monsieur, si j’avais jamais pu écrire le quart de ce que j’ai vu et senti sous cet arbre, avec quelle clarté j’aurais fait voir toutes les contradictions du système social ; avec quelle force j’aurais exposé tous les abus de nos institutions ; avec quelle simplicité j’aurais démontré que l’homme est bon naturellement, et que c’est par ces institutions seules, que les hommes deviennent méchants. Tout ce que j’ai pu retenir de ces foules de grandes vérités, qui dans un quart d’heure m’illuminèrent sous cet arbre, a été bien faiblement épars dans les trois principaux de mes écrits, savoir ce premier discours, celui sur l’inégalité, et le traité de l’éducation, lesquels trois ouvrages sont inséparables, et forment ensemble un même tout. Tout le reste a été perdu, et il n’y eut d’écrit sur le lieu même, que la Prosopopée de Fabricius. Voilà comment lorsque j’y pensais le moins, je devins auteur presque malgré moi. Il est aisé de concevoir comment l’attrait d’un premier succès, et les critiques des barbouilleurs, me jetèrent tout de bon dans la carrière. Avais-je quelque vrai talent pour écrire ? je ne sais. Une vive persuasion m’a toujours tenu lieu d’éloquence, et j’ai toujours écrit lâchement et mal quand je n’ai pas été fortement persuadé. Ainsi c’est peut-être un retour caché d’amour-propre, qui m’a fait choisir et mériter ma devise, et m’a si passionnément attaché à la vérité, ou à tout ce que j’ai pris pour elle. Si je n’avais écrit que pour écrire, je suis convaincu qu’on ne m’aurait jamais lu.

 

Après avoir découvert, ou cru découvrir dans les fausses opinions des hommes, la source de leurs misères et de leur méchanceté, je sentis qu’il n’y avait que ces mêmes opinions qui m’eussent rendu malheureux moi-même, et que mes maux et mes vices me venaient bien plus de ma situation que de moi-même. Dans le même temps, une maladie dont j’avais dès l’enfance senti les premières atteintes, s’étant déclarée absolument incurable, malgré toutes les promesses des faux guérisseurs dont je n’ai pas été longtemps la dupe, je jugeai que si je voulais être conséquent, et secouer une fois de dessus mes épaules le pesant joug de l’opinion, je n’avis pas un moment à perdre.

 

Je pris brusquement mon parti avec assez de courage, et je l’ai assez bien soutenu jusqu’ici avec une fermeté dont moi seul peux sentir le prix, parce qu’il n’y a que moi seul qui sache quels obstacles j’ai eus, et j’ai encore tous les jours à combattre pour me maintenir sans cesse contre le courant. Je sens pourtant bien que depuis dix ans j’ai un peu dérivé, mais si j’estimais seulement en avoir encore quatre à vivre, on me verrait donner une deuxième secousse, et remonter tout au moins à mon premier niveau, pour n’en plus guère redescendre ; car toutes les grandes épreuves sont faites, et il est désormais démontré pour moi, par l’expérience, que l’état où je me suis mis est le seul où l’homme puisse vivre bon et heureux, puisqu’il est le plus indépendant de tous, et le seul où on ne se trouve jamais pour son propre avantage, dans la nécessité de nuire à autrui.

 

J’avoue que le nom que m’ont fait mes écrits, a beaucoup facilité l’exécution du parti que j’ai pris. Il faut être cru bon Auteur, pour se faire impunément mauvais copiste, et ne pas manquer de travail pour cela. Sans ce premier titre, on m’eût pu trop prendre au mot sur l’autre, et peut-être cela m’auraient mortifié ; car je brave aisément le ridicule, mais je ne supporterais pas si bien le mépris. Mais si quelque réputation me donne à cet égard un peu d’avantage, il est bien compensé par tous les inconvénients attachés à cette même réputation, quand on n’en veut point être esclave, et qu’on veut vivre isolé et indépendant. Ce sont ces inconvénients en partie qui m’ont chassé de Paris, et qui me poursuivant encore dans mon asile, me chasseraient très-certainement plus loin, pour peu que ma santé vînt à se raffermir. Un autre de mes fléaux dans cette grande ville, était ces foules de prétendus amis qui s’étaient emparés de moi, et qui jugeant de mon cœur par les leurs, voulaient absolument me rendre heureux à leur mode, et non pas à la mienne. Au désespoir de ma retraite, ils m’y ont poursuivi pour m’en tirer. Je n’ai pu m’y maintenir sans tout rompre. Je ne suis vraiment libre que depuis ce temps-là.

 

Libre ! non, je ne le suis point encore ; mes derniers écrits ne sont point encore imprimés ; et vu le déplorable état de ma pauvre machine, je n’espère plus survivre à l’impression du recueil de tous : mais si contre mon attente, je puis aller jusque-là et prendre une fois congé du public, croyez, Monsieur, qu’alors je serai libre, ou que jamais homme ne l’aura été. O utinam* ! Ô jour trois fois heureux ! Non, il ne me sera pas donné de le voir.

 

* Exclamation latine qui exprimait un désir ou un regret.

 

_______________________________

 

 

(1) Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes ( 6 décembre 1721, Paris - 22 avril 1794, Paris) est un juriste, botaniste et homme d’État français. ( Il fut un des défenseurs de Louis XVI à son procès. )

 

Issu d’une importante famille de la noblesse de robe parisienne, apparentée à la Maison de Nicolaï par sa tante paternelle, fils de Guillaume de Lamoignon de Blancmesnil, il est nommé substitut du procureur général du parlement de Paris en 1741. Il est successivement conseiller en 1744, premier président de la cour des aides de Paris et directeur de la Librairie en 1750, c’est-à-dire responsable de la censure royale sur les imprimés, poste dont il se sert pour soutenir l'Encyclopédie. Lorsque le privilège des éditeurs est révoqué et que le parlement ordonne la saisie des papiers de Diderot, Lamoignon de Malesherbes le fait avertir secrètement. « Diderot, consterné, courut chez lui. « Que devenir ? s’écriait-il ; comment, en vingt-quatre heures, déménager tous mes manuscrits ? Je n’ai pas le temps d’en faire le triage. Et surtout où trouver des gens qui veuillent s’en charger et qui le puissent avec sûreté ? — Envoyez-les tous chez moi, répondit M. de Malesherbes, on ne viendra pas les y chercher. »

 

http://fr.wikipedia.org/

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean Dossoy - dans Notre société
commenter cet article

commentaires

CHARLES Jean-Claude 01/10/2012 21:54

En ces temps où l'argent permet toutes les libertés, où tout peut se convertir en marchandises: l'eau, les forêts, les îles grecs, je pense qu'il a matière à rappeler une phrase célèbre de
Jean-Jacques ROUSSEAU. Celle-ci est extraite du "Contrat social" 1762 : "c'est la liberté qui opprime, et c'est la loi qui libère".

Jean Dossoy 25/03/2014 13:35



.



Présentation

  • : Le blog de Jean Dossoy
  • Le blog de Jean Dossoy
  • : igepac en Bourgogne. Les actualités sur la gestion de l'eau et l'assainissement des communes de Bourgognne.
  • Contact

AVERTISSEMENT

Des publicités viennent s'incrustrer sur ce blog

sans mon autorisation

Jean Dossoy

Recherche Sur Overblog

Les 4 défis d'igepac

1/  La fourniture de l’eau doit être un service public et sa gestion financière doit être faite par la collectivité. 
  
2/  L'eau des particuliers doit être différenciée de celle des activités professionnelles.
 
3/  Pas de part fixe ( abonnement ).

4/  L'Agriculture polluante doit payer sa propre pollution, sinon  cette pollution doit être prise en charge par la collectivité nationale.

Forum : Archives

Liens