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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 16:46

Pierre Rabhi juin 2011

 

 

Propos recueillis par Jacques Durand

 

  

Pierre Rabhi, si l’on regarde autour de nous, le « bio » semble devenir aujourd’hui une mode, une marchandise comme une autre… Quelle est ta vision des choses qui met l’être humain et la nature au cœur de la bio ?

 

Disons qu’il y a une ambiguïté dans toutes ces initiatives qui, en se multipliant, ne donnent pas une orientation précise. Je dis souvent que l’on peut manger bio et exploiter son prochain…

 

La solution ne réside pas dans le seul fait de manger bio ou pas. Si l’être humain ne change pas, je ne vois pas comment le monde peut changer.

 

Le problème aujourd’hui de changement de société, n’est pas dans les structures, mais dans la vision elle-même : comment mettre la vie et l’histoire dans une perspective qui va nous permettre, nous, l’Humanité de nous élever ?

 

Changer de société, c’est changer tel que l’être humain peut changer. Si moi je ne change pas je ne vois pas comment l’humanité le peut.

 

Je suis le premier chantier et le premier maillon à partir duquel je peux participer au changement.

 

Quand j’aurai compris que je suis moi-même la société, la nature, l’être qui doit avoir une perception et une mission ici-bas alors, le changement s’amorcera.

 

 

Pourtant, tu dis souvent que l’être humain est son « propre obstacle »…

 

Oui, on peut le constater tous les jours en nous-mêmes : nous avons une aspiration à une forme d’élévation.

Nous sommes des humains avec tout ce qui nous handicape pour amorcer ce changement, nous avons en nous des éléments archaïques qui nous freinent dans notre évolution…

 

L’obstacle le plus important est notre vision fragmentée. Quand je vois notre planète photographiée depuis l’espace, je ne vois rien qui soit opposé : le pôle nord n’est pas

contre le pôle sud, aucun continent n’est opposé à un autre. La terre est une globalité indivisible. Les éléments ont interdépendants et indissociables, les fragmenter est préjudiciable à l’ordre global et par voie de conséquence à la dynamique de la vie.

 

Quand j’examine une mappemonde et que je regarde comment les hommes ont transposé cette unité, je vois un puzzle, avec des « nations », des « états », des « pays » et chaque être humain se planque derrière ces frontières avec la peur de perdre cette « sécurité ».

 

C’est en quelque sorte l’aspect le plus négatif du tribalisme mis à jour du monde actuel. Cette peur donne un alibi à beaucoup de choses moralement répréhensibles. Pourquoi fabrique-t-on des armes ? C’est pour se sentir en sécurité avec la fameuse Défense Nationale comme alibi rendu légitime !

Alors que si on avait travaillé à l’unité, on n’aurait pas besoin de ce type de sécurité et de cette dévotion tragique au meurtre et à la destruction.

Si on éduquait les enfants, non pas à la compétition mais à la puissance de la complémentarité, le monde serait apaisé et les sommes colossales dédiées au crime et à la destruction serviraient à honorer la vie. Car toutes ces choses entretiennent ce système dualiste, générateur de toutes les horreurs possibles et de toutes celles que l’espèce humaine est capable d’imaginer encore. Par ailleurs, on peut marier une petite pygmée avec un grand nordique : ils feront des enfants !

C’est dire l’unité absolue du genre humain ! Alors pourquoi cette aberration de l’homme contre l’humain ?

 

Il me semble que pour un véritable changement de paradigme, une vision plus réaliste et claire est absolument prioritaire. Sans cela, nous sommes condamnés à justifier indéfiniment l’injustifiable.

 

Sans jugement des personnes, il y a des gens qui sont sur le front de la générosité, de la fameuse indignation qui retentit de plus en plus, au risque de nouvelles violences et qui « pourrissent » la vie de ceux qui vivent à leurs côtés. Il faut être clair. A quoi sert-il d’aller lutter contre l’injustice dans le monde si je ne suis pas conscient que je l’inflige à ma compagne, à mon compagnon, à ma belle-mère etc..?

 

On parle souvent de prise de conscience : cela me rappelle l’électricité, comme s ‘il y avait un flux de conscience auquel il suffirait de se brancher ! Il s’agit en réalité d’élévation de conscience. Cela nécessite un effort, comme pour gravir une montagne, le paysage s’agrandit et augmente l’intelligibilité du réel. En tout cela, il ne faut évidemment pas perdre

courage.

 

 

Avec l’appauvrissement de la biodiversité, il y a cette phrase que tu dis :

« changer ou disparaître » ?

 

En dehors du changement de soi, il y a aussi un fait objectif : c’est que nous pourrions mesurer tous les jours les dégâts que notre espèce inflige à la planète : pollution, dissipation des richesses et de la biodiversité.

 

Nous sommes graduellement en train de nous rendre la vie, et surtout à ceux qui vont nous succéder, impossible.

Quand on détériore des sols, qu’on les rend stériles, que l’on pollue l’eau qui est une richesse vitale dont nous sommes composés, nous sommes à l’évidence dans un processus imputable à notre seule ignorance. Du même coup, nous suicidons les générations futures auxquelles le désastre ne peut être imputé.

 

C’est une évidence pondérable : au lieu de voir notre planète comme une magnifique unité, un don extraordinaire, nous la voyons comme un gisement de ressources qu’il faut épuiser jusqu’au dernier arbre ou poisson.

 

Un jour, j’étais allé couper du bois avec un ami. Je me suis extasié devant un coucher de soleil auquel la silhouette d’un arbre ajoutait de la splendeur. Un quiproquo a fait que là où je voyais de la beauté mon ami voyait des stères de bois !

 

Ce que je reproche à l’écologie politique, c’est qu’elle ne parle pas assez de la beauté et du caractère sacré de la vie. Je ne me bats pas seulement pour qu’un arbre reste vivant.

 

Je me bats aussi pour la beauté qu’il exalte et qui nourrit l’âme et le cœur.

 

 

C’est une des raisons pour lesquelles vous avez choisi l’Ardèche pour vous installer ?

 

Oui, en 1961, Michèle et moi avons quitté Paris, pour rejoindre la nature y vivre et y fonder une famille. Nous ne nous sentions pas nés pour être dans ce hors sol que représente la cité urbaine.

 

Avec tout le respect dû à tous ceux qui sont contraints ou qui aiment vivre dans les agglomérations de plus en plus monstrueuses, celles-ci sont non seulement incompatibles avec la nature profonde de l’être humain mais l’anonymat et la solitude y sévissent  comme en une jungle pétrifiée.

 

Quelques glissades sur la neige l’hiver et l’exposition sur le sable chaud de l’été suffiront-ils à compenser l’absence de la réalité vivante ? C’est encore une fois une question dénuée de tout sarcasme envers les individus mais plutôt une remise en cause de notre modèle de société.

C’est pour toutes ces raisons que Michèle et moi sommes retournés à la terre. J’ai du apprendre l’agriculture pour être dans la nature ; c’est un épisode éprouvant que d’être ouvrier agricole dans les fermes.

 

Quand nous avons emprunté au Crédit Agricole pour acheter notre ferme, les gens étaient interloqués terre rocailleuse, pas d’électricité, peu d’eau etc..). Comment faire comprendre que la beauté du lieu, le silence qui y règne et la pureté de l’air ont pesé lourd dans notre choix.

 

Bien sûr tout n’a pas été facile puisque tout était à faire et refaire mais nous savions que la beauté allait nous nourrir et nous donner de l’énergie. C’est ce qui s’est réellement produit.

 

Nous en avons « bavé » mais cette aventure est devenue une sorte de voyage initiatique élargissant notre perception de la vie. Nous avons donné à notre engagement en faveur de l’écologie une assisse radicale et indestructible.

 

 

Comment favoriser une transformation de notre société à sa base ?

 

Cette nécessité, à mon avis urgente, est subordonnée à une vision claire que nous n’avons peut-être pas. Que voulons nous faire de ce don prodigieux que nous appelons la vie auquel chacun et chacune de nous doit la vie ?

 

Ma pré-candidature aux élections présidentielles de 2002 a été un véritable test. Nous sommes plus nombreux qu’il n’y paraît à aspirer au changement. Notre manifeste a rassemblé les critères basés sur la nécessité absolue de placer l’humain

et la nature au cœur de nos préoccupations et tous nos moyens à leur service. Nous pensons que la politique telle qu’elle est appliquée n’est absolument pas en phase avec la réalité du monde.

 

Nous traversons un séisme planétaire où les pays émergents sont en train de monter.

 

Les configurations planétaires vont être terrifiantes et pas du tout contrôlables parce que le mythe de la croissance continue n’est pas remis en cause alors que trois milliards d’êtres humains vont adopter le modèle du « toujours plus ». Cela veut dire qu’il y aura une accélération extrêmement rapide de l’épuisement des ressources !

 

Nous pensons que, d’un côté la politique fait de l’acharnement thérapeutique sur un modèle moribond et que, de l’autre coté, la société civile invente et pose les bases du futur.

Nous sommes nous-mêmes réalisateurs de diverses structures allant dans ce sens et notre propre fille Sophie a fait un prodige en créant la Ferme des enfants avec une école Montessori et le hameau des Buis.

Une vingtaine d’habitations écologiques regroupe des gens, c’est formidable.

L’avenir ce n’est pas chacun pour soi.

Aujourd’hui, même dans les pays les plus riches, il y a une misère atroce qui s’installe, occultée par les dispositifs de l’Etat, et aussi les organisations caritatives telles qu’Emmaüs, les Restos du cœur, ATD Quart Monde, etc…

 

Si on ne change pas de paradigme, en mettant l’humain et la nature en urgence et en priorité, on va vers une misérabilisation généralisée de l’humanité.

 

Le système a pour option l’argent comme finalité et les outils pour manipuler les foules. Comme les gens n’ont pas été éduqués à voir où se trouve véritablement la profondeur des choses, ils se laissent manipuler.

Un évènement comme Fukushima pourrait être une leçon pour savoir comment par exemple, poser la problématique du nucléaire à l’échelle mondiale, puisque ça peut se produire sur toute la planète, avec des effets à très long terme.

 

Pourtant, on survole l’évènement, on fait la politique de l’autruche et les choses continuent à tourner comme si tout allait bien !

 

Ces manipulations sont terrifiantes car l’être humain est comme préparé pour être dans le consentement. A partir de ce moment-là, le système fait ce qu’il veut. Prenez le football, comme jeu et divertissement, mais auquel l’on donne une importance démesurée. Cet engouement est une diversion qui empêche en partie de donner la réelle importance aux évènements les plus cruciaux.

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Published by Jean Dossoy - dans Notre société
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